Nicotines: La pagaille – 2

11 octobre 2013

Nicotines: La pagaille – 2

 Juillet 2010

 

 Je me suis réveillé à dix heures.  Cela ne fait pas partie de mes habitudes. Aucune obligation. Aucun devoir. A quoi bon se réveiller aussi tôt ? Hier (aujourd’hui serait le terme approprié) je me suis couché vers six heures. Quatre heures de sommeil. Je me suis réveillé sans aucune lueur de fatigue, frais. Je vais à la cuisine rejoindre ma mère pour notre rendez-vous quotidien. Une habitude : prendre le petit déjeuner avec ma mère. Aujourd’hui, je modifie l’habitude. Je rejoins ma mère, portant dans mes mains mon ordinateur. Aucune raison apparente n’expliquerait ce geste. Je n’ai ni cours à réviser, ni mail à envoyer. J’emmène quand-même mon ordinateur au rendez-vous. Je m’assieds, prenant place face à ma mère qui fumait sa deuxième cigarette. A peine ai-je pris le temps de réchauffer mon café qu’elle fut contrainte de sortir pour quelques courses non urgentes. Je reprends ma place. Aucune pensée aux environs. Un cerveau presque vide.

 J’allume mon ordinateur. Un message. Je ne l’ouvre pas. Aucune curiosité pour voir l’expéditeur, encore moins le contenu. Je mets de la musique tout en pensant à ce que je pourrai faire de ma journée. J’allume une cigarette. La signalisation du message clignote encore. J’ouvre le message : « Bonjour », venu tout droit d’un inconnu. Un pseudonyme point commun. Aucune photo pour identifier la personne. Je réponds avec mollesse. Quelques minutes. Un autre message. Je réponds avec le même désintéressement. Une discussion banale commence à prendre forme. Quelques petites questions triviales auxquelles ne succède aucun intérêt. Un échange automatique dépourvu de toute curiosité.

 Aucune bizarrerie de ma part. Je n’arrive toujours pas à accéder à la compréhension existentielle de ces connaissances virtuelles. Je connais quelques personnes qui pratiquent ce genre d’échange humain. Ils m’ont conseillé l’expérience, exaspérées peut-être par ma solitude presque éternelle. Je ne donnais pas ouïe de façon complète à leur proposition. Je m’inventais peut-être des excuses : ce n’est pas spontané. C’est trop étudié. Bref, la liste des raisons que je pouvais présenter, et que je présente encore, est bien longue : j’évoquerai l’artifice, le manque d’authenticité, l’ennui, le désespoir…

 Je m’adonnais rarement à cette activité sans le moindre sérieux. Mon entrée dans ce monde à été parrainée par une amie qui cultivait bien les fruits de ses recherches. J’acceptais l’accès sans rien dire. Je devais chercher en premier lieu un pseudonyme qui cacherait mon identité réelle. Selon quelle logique choisirai-je ce surnom ? Aucune réflexion à l’horizon. J’ai fini par accepter la proposition de N., sans pour autant être d’accord avec son choix. Venait ensuite une étape très intéressante : remplir un formulaire concernant ma taille, mon poids, la couleur de mes cheveux et de mes yeux, mon style vestimentaire, mon mode de vie, mes orientations sexuelles, si je fume ou non, si j’ai un piercing ou non…Bref, une gamme d’indications qui donnerait à l’autre une bonne raison de venir vers moi. J’étais devenu un produit. Il ne me manquait plus qu’un code-barres (envie que j’ai encore d’un tatouage sous la forme d’un code-barres sur la nuque).  Tout au long de la démarche, je gardais un visage neutre, évitant le dégoût (je garde toujours cette figure dans les situations que mon cerveau n’accepte pas facilement).  Vient l’ultime étape : un champ vide à remplir. Un descriptif de ma personne, quelques mots avec lesquels j’attirerais l’autre. Second degré de dégoût. Toujours le même visage neutre, incapable de formuler une pensée. J’ai laissé libre choix à mon amie. Depuis mon entrée dans ce monde, je n’ai repris cette activité que très rarement, poussé par un ennui très pesant. Fuir la monotonie des jours et des visages par une chose non voulue. Jamais une discussion n’a pris suite. Aucun dialogue n’a laissé place à un intéressement. Je vivais entre deux niveaux : un monde virtuel sans aucun enchantement et un autre réel, gorgé de quotidien.

 Un autre message. Une discussion se tisse. Un étranger à l’autre bout avec qui je parle d’études. Echange fort banal. Ma mère n’est pas encore rentrée. Le même étranger est encore là. On échange quelques idées et appréciations sur la littérature. On parle de Voltaire, de Kundera. On évoque Barthes et Camus. Je commence à prendre mon aise avec cet inconnu. On s’échange quelques fragments littéraires, quelques titres musicaux. On a presque les mêmes goûts.

 *                 *                *

 Quinze heures. Dehors, il fait chaud. J’ai envie de nager. J’appelle Fonna. Aucune réponse. Je prends un livre. J’entame la lecture. Quelques pages dépassées, l’étranger me vient à l’esprit. Un passage qui ferait bon exemple dans notre discussion antérieure. Je souris. Je réécris le fragment. Je l’envoie à l’inconnu.

 Je sors, comme tous les jours, prendre un café avec mes amis. Modification de routine : on change de café. On quitte l’espace usuel sans aucune raison évidente. Une nouvelle habitude accompagnera le nouveau lieu. Bouleverser la routine pour tomber dans une autre. Les heures deviennent longues. Une morosité circule dans l’air. Les têtes tentent de déjouer l’ennui. Le bavardage prend forme. Parler pour cacher. Parler pour dire l’abattement. Second niveau d’ennui : on décide de boire quelques bières. C’est le soir.

 Je rentre tard chez moi. Je reste dans le jardin. Je fume une cigarette. Je me prépare à un lendemain pareil. Aucune motivation. Aucune nouveauté. Rien à signaler à part ce rien. Une monotonie affreuse qui se prolongerait peut-être sur plusieurs mois. Pourquoi donc retracer ce vide ? À quoi bon m’interroger sur les raisons qui me pousseraient à écrire cette vacuité ?…Rien

@ Rawand Ben Mansour
@ Rawand Ben Mansour

.

 

Partagez

Commentaires

tima
Répondre

Je succomber à tes délices, quand tu écris la lenteur on la vit, quand tu parles de l'ennui je le sent
et les douleurs alors.. ça vient.. ça vient..
J'adore te lire

tima
Répondre

Je succombe à tes délices, quand tu écris la lenteur on la vit, quand tu parles de l’ennui je le sent
et les douleurs alors.. ça vient.. ça vient..
J’adore te lire

turkevic
Répondre

encore un délice :)

guivarios
Répondre

En lisant tes articles, je vois ton visage, à chaque passage, je vois tes grimasses, tes expressions, et tes gestes... ça me manque .

rebich mechag
Répondre

ha gottoussi :* :* :*